Écran chez les tout-petits : des enjeux grandissants

L’omniprésence du numérique guidée par une industrie de l’attention rend les jeunes enfants vulnérables aux effets nocifs d’un temps d’écran grandissant. Trois éléments d’encadrement sont principalement évalués : la durée, le contexte et le contenu.

Le temps d’écran des jeunes inquiète et les enjeux qui l’entourent sont de plus en plus étudiés et discutés, notamment depuis le dépôt du rapport de la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes.

On sait entre autres que l’exposition excessive aux écrans durant la petite enfance peut affecter l’ensemble des sphères de développement, comme le langage, la motricité et l’attention. La principale raison est que ce temps passé devant un téléviseur, un téléphone cellulaire ou une tablette remplace d’autres activités, comme le sport, le jeu libre ou les activités manuelles, qui soutiennent l’apprentissage et le développement.

« 90 % des connexions dans le cerveau se font pendant les cinq premières années de vie », explique Julie Cailliau, Directrice de l’Observatoire des tout-petits.

Elle détaille que ces connexions se font normalement en jouant au parc, en sautant, en interagissant avec d’autres enfants. Quand l'enfant est devant un écran, il perd ses occasions de stimulation.

Marie-Andrée Binet, étudiante au doctorat en sciences de la santé à l’Université de Sherbrooke, observe d’ailleurs que « les enfants qui respectent la recommandation de temps d'écran ont les meilleurs progrès au niveau de leur développement global ». Elle a fait ce constat durant sa maîtrise, où elle étudiait la question du temps d’écran à la petite enfance. La chercheuse note que les données observées à ce moment dataient de la pandémie, ce qui pouvait expliquer des temps d’écran très élevés.

Cependant, elle constate que les chiffres n’ont pas diminué suite à la pandémie. Alors que la Société canadienne de pédiatrie recommande d’éviter toute exposition aux écrans avant l’âge de deux ans, les données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publiées le 3 décembre 2025 révèlent que le quart des enfants âgés d’un an et demi regardent ou utilisent des écrans plus d’une heure par jour. Pour ces mêmes enfants, suivis dans le cadre de l’étude Grandir au Québec, cette proportion passe à 43,5% un an plus tard. À deux ans et demi, ceux-ci ne devraient pourtant pas dépasser une heure d’écran par jour selon la recommandation.

Même si elle est essentielle dans l’analyse des enjeux liés à l’utilisation numérique, la durée n’est pas le seul élément à prendre en compte. « De plus en plus, on veut migrer vers une perspective plus multidimensionnelle de l’usage des écrans pour tenir compte des contenus et des contextes », souligne Mme Binet.

Au-delà du temps d’écran

Après une longue journée de travail, vous êtes épuisé et votre enfant se montre impatient, lance ses jouets et ne vous écoute pas. Vous pourriez être tenté d’utiliser la tablette ou la télévision pour éviter une crise. Selon l’ISQ, c’est près d’un parent sur dix qui utilise les écrans pour aider leur enfant à se calmer souvent ou très souvent. Mais, selon les experts, ce contexte d’utilisation est à proscrire.

« C'est un moment d’apprentissage vraiment important qui est perturbé quand on vient toujours mettre un écran pour remplacer le processus de corégulation tant des parents que des enfants », relate Mme Binet.

La Commission note également que « l’utilisation des écrans pour calmer un enfant ou le distraire peut mener à une relation de dépendance aux écrans pour réguler ses émotions. » Cette solution éphémère pourrait ainsi avoir un effet contradictoire et créer des situations de conflit avec l’enfant lorsque le parent lui retire la tablette.

Les autres contextes problématiques pour les jeunes enfants peuvent être en quelques sortes lié au premier. Mme Cailliau nomme entre autres l’utilisation d’écran pour calmer avant l’heure du coucher. « Il peut y avoir des effets sur la durée et la qualité du sommeil du tout petit et par ricochet des effets sur son développement », affirme-t-elle.

Toujours selon ce que rapporte l’ISQ, la proportion des jeunes enfants qui regardent quotidiennement des émissions, des vidéos ou des films avant d’aller au lit a presque doublé en un an, passant de 9% lorsqu’âgés de 17 mois, à 17% à 29 mois.

L’exposition aux écrans durant les repas est un autre contexte étudié. Pour le même échantillon, la part de tout-petits qui se retrouvent dans ce cas chaque jour est passée de 6% à 9%. Pour Mme Binet, ces moments devraient plutôt servir aux échanges entre parent et enfant.

L’interaction parentale devrait d’ailleurs être priorisée dans la consommation de contenu numérique. La chercheuse cite en exemple le covisionnement, où le parent regarde l’émission avec l’enfant et lui pose des questions sur ce qu’il voit. Il s’agit là d’un contexte plus favorable au potentiel d’apprentissage du jeune.

Capturer l’attention dès la petite enfance

Une fois que la durée et le moment d’utilisation sont bien établis, vous vous installez pour regarder une émission avec votre enfant puis vous vous retrouvez face à une offre de contenus numériques infinie. Là encore, tout ne se vaut pas, car la nature du contenu regardé peut jouer dans le développement de votre enfant.

Couleurs vives, changements rapides de plans, musique répétitive et stimuli visuels constants sont au cœur de nombreuses productions populaires, notamment sur YouTube. Ces contenus, conçus pour capter et maintenir l’attention, reposent davantage sur des mécanismes de surstimulation que sur des principes reconnus d’apprentissage.

Youtube in smartphone

Les chercheurs s’inquiètent notamment de l’exposition précoce à des contenus hyperstimulants pour les jeunes enfants, dont les capacités d’autorégulation sont encore immatures. Le rapport de la commission spéciale décrit que ce type de stimulation peut avoir « un effet négatif sur l’attention, la mémoire, la résolution de problème et l’autorégulation », des fonctions cognitives directement associées à la réussite éducative.

« C'est qu'il y a une panoplie de contenus « éducatifs » qui ne le sont pas vraiment, explique Marie-Andrée Binet. C'est peut-être pour ça que les effets du temps d'écran en général sont plus néfastes. »

Selon elle, cette surabondance complique la tâche des parents, qui ne peuvent pas être tenus responsables de décoder seuls la qualité pédagogique de chaque vidéo ou application.

« Ça ne devrait pas reposer complètement sur le parent, de réguler et d’évaluer la qualité dans un océan de contenu de super mauvaise qualité, inapproprié pour les tout-petits », ajoute-t-elle.

Julie Cailliau rappelle qu’il n’y a pas d’évaluation de spécialistes du développement de l’enfant pour les applications offertes. « Les cotations sont faites par les entreprises numériques qui mettent en marché les contenus. » Tout comme dans le cas récent des réseaux sociaux, l’Australie est à l’avant-garde à ce niveau : un comité d’experts du développement y publie ses évaluations pour éclairer les parents dans leur sélection de contenu.

Certaines études montrent également que, chez les tout-petits, l’apprentissage réel à partir d’un écran demeure limité. Une expérience bien connue en psychologie du développement illustre ce phénomène : des enfants de deux ans capables de retrouver un objet caché derrière un sofa après l’avoir vu dissimulé dans la réalité échouent à le faire lorsqu’ils observent la même scène sur une vidéo. Cette difficulté à transférer une information de l’écran vers le monde réel rappelle que les écrans ne remplacent pas les interactions directes avec l’environnement.

Pour autant, les spécialistes évitent de diaboliser l’ensemble des contenus numériques. Mme Binet mentionne que des productions comme Sesame Street ou Passe-Partout, conçues dès le départ pour soutenir la préparation scolaire et encourager le dialogue, ont démontré des effets positifs sur le développement des enfants.

Le problème réside donc moins dans l’existence des écrans que dans la logique industrielle qui structure une grande partie de l’offre actuelle : algorithmes de recommandation, lecture automatique des vidéos et stratégies visant à prolonger le temps de visionnement rendent la régulation particulièrement difficile, même pour les adultes.

« L’enfant ne peut pas se réguler devant ça, c'est bien trop difficile. Déjà, nous avons de la misère à nous réguler devant Netflix », résume Mme Binet.

Dans ce contexte, plusieurs experts plaident pour une meilleure régulation des contenus destinés aux jeunes enfants, afin que la responsabilité de protéger leur développement ne repose pas uniquement sur les familles.

Jeux mobiles : le casino des tout-petits

Les jeux sur tablette ou téléphone cellulaire destinés aux enfants soulèvent des préoccupations particulières. La chercheuse Maude Bonenfant de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) montre que plusieurs de ces contenus intègrent des mécanismes inspirés des jeux de hasard et d’argent : récompenses aléatoires, notifications persistantes, comptes à rebours ou difficulté à quitter l’application. Ces stratégies visent à prolonger l’engagement plutôt qu’à soutenir l’apprentissage, ce qui soulève d'autres enjeux éthiques.