Semer l’altruisme : le pouvoir de la lecture en temps de polarisation politique

« On a tellement plus de choses en commun que de choses qui nous séparent, pourtant on voit juste ce qui nous différe »

Rémi Thériault est chercheur en psychologie sociale, et par ce constat, il tente de trouver des solutions pour ramener l’empathie dans le dialogue politique. Au Center for Conflict and Cooperation de l’Université de New York, il mène des recherches postdoctorales qui se concentrent sur la réorientation de la pensée vers des émotions plus altruistes dans le contexte de la polarisation républicains-démocrates aux États-Unis.

Pour ce faire, le scientifique souhaite utiliser la lecture de non-fiction populaire : des livres traitant de thèmes universels comme la gentillesse, l’altruisme ou l’identité commune.

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La lecture, un placebo qui n’en était pas un

Cette intervention par la lecture, Thériault l’a découverte lors de ses recherches au doctorat. Son projet portait sur les effets de la méditation d’amour bienveillant, c’est-à-dire qui développe la compassion. Il tenait à mener des travaux plus robustes que ceux existants et, pour ce faire, il a ajouté un troisième groupe à celui testé par méditation et celui servant de témoin.

« La nouveauté de cette étude, c'est qu'on voulait également avoir un groupe témoin actif, un peu placebo, où on contrôlait le contenu avec des idées de l'amour bienveillant, mais sans leur donner l'intervention de méditation », explique le scientifique. Ce groupe était donc guidé par la lecture plutôt que par la méditation.

« L'idée, c'était : ça ne devrait pas marcher parce que c'est purement intellectuel. »

Le constat a été tout autre. Le groupe de méditation, même s’il a démontré plus d’effets sur les sentiments positifs, a connu une certaine limite due au manque d’expérience méditative des personnes. À la surprise de Thériault, ce groupe n’a montré aucune diminution de l’agressivité envers d’autres participants. Alors que celui de lecture a présenté les effets les plus forts et durables sur la prosocialité, donc l’empathie, l’entraide.

Le chercheur y a également vu un intérêt du domaine psychologique pour les livres de croissance personnelle, qui sont pourtant plus associés à la pseudoscience. Le chercheur s’est alors posé la question, qu’il tente aujourd’hui de répondre : « Qu'est-ce qu'il y a derrière ces livres qui, même si ce n'est pas vrai, a un effet si important, possiblement transformateur chez des gens ? »

De l’individu aux réseaux sociaux

Si l’on parvient à modifier le comportement d’un ou quelques individus, par lecture, méditation ou autre, on peut se sentir encore loin de régler le problème extrêmement profond de la polarisation politique. Rémi Thériault voit le verre à moitié plein.

« Il ne faut pas sous-estimer l'impact que ça peut avoir de changer un individu parce qu’à travers les réseaux sociaux, ça peut se propager et ça peut faire boule de neige. »

L’expert fait une distinction importante entre réseaux sociaux et médias sociaux. Il précise que les réseaux, ce sont la famille, les amis, bref les gens qui partagent un environnement commun et peuvent s’influencer mutuellement par empathie.

Thériault garde foi en la résilience humaine. « Historiquement, les sociétés humaines sont très résilientes. On a passé à travers toutes sortes d'atrocités », rappelle-t-il, énumérant les guerres et les pandémies. « Souvent en état de crise, les gens peuvent se retrouver de manière plus solidaire. »

Un choc aussi grave n’est pas non plus une certitude. Pour le scientifique, le dialogue politique devrait se cultiver comme un jardin : avec patience, écoute, altruisme et optimisme. Ainsi, tant que certains privilégieront l’optimisme critique au cynisme désengagé, un espoir de voir fleurir le bien-être collectif demeurera.

Des miroirs déformants moins amusants

Dans une revue de la littérature, Jay Van Bavel, directeur du Center for Conflict and Cooperation, et ses collègues Claire Robertson et Kareena del Rosario comparent les médias sociaux aux miroirs déformants des fêtes foraines.

« Lorsque les gens se regardent dans le miroir, ils ne voient pas une version fidèle de la réalité, mais plutôt une version déformée par une petite minorité bruyante d'individus aux opinions extrêmes, dont les points de vue créent des normes illusoires. », peut-on lire dans le papier paru à la revue Current Opinion in Psychology.

Les études citées par les auteurs montrent que 3% des comptes actifs sont toxiques, mais ils produisent le tiers de tout le contenu. Aussi, près du quart des conflits voient le jour dans 1% des communautés et 80% des faussetés sont publiées par 0,1% des utilisateurs.

Ces disproportions majeures ont pour conséquence d’accentuer la polarisation politique et de normaliser des comportements radicaux.

Ajoutez à cela les compagnies propriétaires de ces plateformes qui utilisent le biais d’attention négative afin d’engendrer des profits sur la viralité des contenus négatifs et un président américain qui accentue de manière inédite la normalisation de comportements problématiques : c’est la tempête parfaite pour une division accrue de la population.